"Nous crions pour la vie. Un homme qui crée n'a pas le temps de haïr" - Albert Ayler
Si, comme le souligne Kant, "la naïveté est l'explosion de la droiture naturelle à l'humanité contre l'art de feindre devenu une autre nature", Albert Ayler est bel et bien un musicien naïf. Albert Ayler aurait pu devenir golfeur professionnel, il aurait pu se construire une carrière de musicien professionnel dans l'armée. Au lieu de cela, il a choisi de côtoyer de drôles de Ghosts, Children, Mothers, Spirits, Bells et autre Prophet. La spiritualité était au centre de l'œuvre d'Ayler. La joie, la bonté, le don, la quiétude aussi. En huit années d'enregistrements intensifs (il est mort à trente-quatre ans), Albert Ayler aura traversé quelques-unes des formes les plus représentatives de la musique afro-américaine (le jazz, les spirituals, la soul music, le blues, le rock) en ne perdant jamais de vue, ce pour quoi il s'époumonait sans compter : le cri, la passion. Albert Ayler et la passion ; voici l'une des clés les moins retenues –et pourtant essentielle- de sa musique.
Le coffret de dix Compact Disc publié par le label Revenant nous permet de revenir sur quelques périodes essentielles de la carrière du musicien (il conviendra ici de ne jamais perdre de vue la discographie officielle du saxophoniste et d'oublier la piètre qualité d'enregistrement, le plus souvent captée par quelque magnétophone antique).
Tout commence en 1960 : Ayler est l'un des saxophonistes du 76ème régiment de l'Army Band alors basé à Orléans. Albert joue parfaitement le standard, mais déjà, au-delà d'une timidité qui ne le quittera jamais entièrement, on l'entend chercher d'autres voies, d'autres pistes. Deux ans plus tard, le saxophoniste est en Finlande et participe au quartet du guitariste Herbert Katz. A nouveau les standards. Albert cherche. Il ne se satisfait pas de l'harmonie traditionnelle. Il trouve. Le jazz est sorti de ses rails. Truth Is Marching In. Le reste est connu : le trio avec Gary Peacock et Sunny Murray, la rencontre avec Cecil Taylor et Don Cherry ; ce coffret le documente assez bien (les concerts au Cellar Cafe du 14 juin 1964, le concert du 3 septembre suivant au Café Montmartre de Copenhague). Mais c'est surtout le quartet d'Ayler en 1966 qui est le plus documenté ici. Le 16 et 17 avril 1966, Ayler est de retour dans sa ville natale de Cleveland : folk, spirituals et free jazz débridé s’enlacent et s'unissent sous les yeux et l'archet tranchant de Michel Samson, violoniste virtuose et inspiré. C'est ici, aussi, pour la première fois, que Donald, le jeune frère d'Albert, fait rugir sa convulsive trompette. Au gré des changements de personnel (Mutawef Shaheed puis Bill Folwell à la contrebasse ; Ronald Shannon Jackson, Beaver Harris puis Milford Graves aux tambours), la musique d'Ayler atteint l'unité collective et spirituelle que le saxophoniste recherchait depuis le début.
Le coffret Revenant nous offre quelques autres rares et précieuses pépites. Signalons la rencontre Albert Ayler-Cecil Taylor, où pour la première fois, le saxophoniste se frotte à l'improvisation libre ; la rencontre Pharoah Sanders-Albert Ayler à l'occasion d'un concert organisé par Amiri Baraka en janvier 1968 ; le Love Cry déchirant qu'Ayler lança lors des obsèques de John Coltrane ainsi que le concert impromptu que le saxophoniste donna au village vacances de La Colle Sur Loup (Alpes-Maritimes) au lendemain des triomphaux concerts de la Fondation Maeght (une version de Summertime est passée à la trappe... on ne s'en remettra jamais !). Deux Compact Disc d'interviews complètent le tableau.
Ce coffret nous permet aussi d'éclairer un peu plus notre lanterne sur l'art mouvant et insaisissable d'un musicien qui fut bien plus fêté et respecté (du moins par le public) que ce que la légende raconte (écoutez l'accueil chaleureux que le public de Clevaland, Rotterdam, Newport et Berlin fait à Ayler).
Comme tout coffret, celui-ci possède de nombreux plus : ici, un livre de de 200 pages (études de Valérie Wilmer, Ben Young, Marc Chaloin, Amiri Baraka, biographie des musiciens, discographie complète, photos inédites) ; un fac-similé d'un essai de Paul Haines ; un exemplaire de la revue Cricket d'Amiri Baraka ; une photo d'Albert enfant ainsi qu'un trèfle à quatre feuilles, symbole religieux du Sud des Etats-Unis.
Albert Ayler fut retrouvé noyé dans les eaux de l'East-River le 23 novembre 1970 : suicide, meurtre, accident... ainsi disparaissait celui qui voulait unifier dans et par sa musique paix spirituelle et musique universelle. |