Interviews Croisées des musiciens de MIKAPTOJAM : Jean-Marc BACCARINI, Marc GUILLERMONT, Christian MARIOTTO, Philippe CANOVAS
Pouvez-vous vous présenter rapidement, résumer vos parcours respectifs et vos influences ?
Jean-Marc BACCARINI : "Après des études classiques de saxophone, je me suis consacré à la découverte des musiques improvisées. Mes premières expériences jazz se sont faites au contact de musiciens du sud de la France comme Eric Barret, Jack Sewing, André Laidli...
En 1986, à Paris, je rencontre divers musiciens : Paco Séry, Etienne M'Bappé, Jean-Marc Bourel et pendant un an, je deviens musicien tout terrain. Riche de ces expériences mais en mal du pays, je décide de rejoindre Nice pour me consacrer à la composition et à l’enseignement.
Trois cds sous le nom de "SYNOPSIS" verront le jour avant que j'intègre le département jazz du CNR de Nice. Après de multiples expériences avec des musiciens du sud de la France (JP Cecarelli, Robert Persi, Franck de Luca...) toutes mes attentes humaines et musicales se trouvent réunies dans la rencontre avec Marc Guillermont, Philippe Canovas et Christian Mariotto."
Marc GUILLERMONT : "Vous pouvez trouver toutes ces informations sur : [www ]"
Christian MARIOTTO : "Je suis batteur, né à Marseille, même si je vis aujourd'hui dans l'est de la France où je me suis installé après avoir fait des études musicales au CMCN de Nancy. Après avoir multiplié les expériences et les rencontres, je partage aujourd'hui mon temps entre Paris et le sud-est, avec les formations (ARK, HEKLA, Philippe Canovas Quintet, MIKAPTOJAM), et une activité d'enseignant. Mes influences sont trop étendues pour être toutes citées. Chronologiquement, je citerai en premier les groupes de rock progressif comme Magma, Yes, Genesis, puis le jazz avec John Coltrane et Miles Davis, le label ECM où s'illustraient Keith Jarrett, Jan Garbarek, Kenny Wheeler, mais également Bill Frisell, John Zorn, les musiques underground, la pop avec Robert Wyatt par exemple."
Philippe CANOVAS : "Vous pouvez avoir ces informations en lisant l'interview qui figure sur Jazzbreak : [www ] "
Dans vos parcours de musiciens, quelles ont été les rencontres décisives ?
Jean-marc : "Michael Brecker, Dave Liebman, Jan Garbarek, Barre Phillips, François Rossé."
Marc : "Un de mes coups de cœur fut la rencontre avec Mike Stern, Matt Garrisson avec lequel j'ai un projet en cours, celui de mon prochain album. Et la rencontre avec Jean-Marc Baccarini, qui m'apporte musicalement et humainement. Et bien entendu pour les mêmes raisons, la rencontre des autres membres de MIKAPTOJAM."
Christian : "Suivons l'ordre chronologique : mes parents, mes amis marseillais, le batteur Franck Agulhon, les guitaristes Bruno Debbab, Philippe Canovas, Manu Pekar, le contrebassiste Gauthier Laurent, le batteur Paul Motian, ma compagne, mes enfants, Khrishnamurti, les membres du groupe ARK, et j'en oublie certainement ..."
Philippe : "Evidemment entre Jean-Marc et Christian, c'est une longue histoire à laquelle je dois la rencontre avec Marc Guillermont, après, il faut écouter le disque. Sinon, je garde d'intenses souvenirs de moment passés en compagnie de John Scofield, Bill Frisell, j'aimerais beaucoup pouvoir rencontrer Jim Hall et John Abercrombie."
Comment vous êtes vous rencontrés ? L"expérience de "créative lab" à MIKAPTOJAM ?
Christian : "Jean Marc Baccarini qui joue avec moi dans le quintet de Philippe Canovas nous a présenté Marc Guillermont. Nous avons travaillé ensemble durant une semaine mémorable en Corse pendant laquelle nous nous sommes tellement amusés que le désir de continuer a été le plus fort. Et cette expérience a scellé notre formation."
Philippe : "L'expérience "Creative lab" a vu le jour après une séance de trois jours passés à jouer et enregistrer sans relâche. Ainsi s'est matérialisé un véritable "son" de groupe, une cohérence de projet et nous avons commencé à répondre à certaines interrogations quant aux possibiltés de jouer cette musique en concert et même d'enregistrer un album. Le nom de "créative lab" correspond parfaitement à la teneur et à l'esprit du projet mais nous avons du en changer, l'expressionl existe déjà, par contre elle demeure séduisante et nous continuerons de l'utiliser car elle est suffisamment explicite. Ainsi nous sommes passés de "Créative lab" à "Mikaptojam" sans nous poser trop de questions, en enchaînant, dans la continuité."
Le projet MIKAPTOJAM : Qu'est ce qui a déclenché cet album ? Pouvez-vous en expliquer le titre ? Quelle est l'histoire de l'album et de cet enregistrement ?
Jean-Marc : "A l'origine, c'est une volonté propre, une perception spontanée. Une envie débordante de prolonger notre amitié, de la faire vivre à travers nos convictions musicales. Les deux invités l'ont bien compris.
Quant au nom MIKAPTOJAM, il est le fruit d'un hasard, la première combinaison de 10 lettres sur mon portable sur 100 essais."
Marc : "La naissance de ce groupe repose en premier lieu sur l'amitié qui nous lie tous les quatre. Le résultat se retrouve dans notre musique... c'est ce que nous souhaitons en tous cas !"
Christian : "Le disque est né de l'envie très forte de Jean Marc et aussi de nous tous, de laisser une trace de cette expérience.
L'histoire de ce disque est celle d'un groupe d'amis qui auraient pris le risque de sauter ensemble à l'élastique en se tenant par la main, sans regarder au sol. L'instumentation tourne autour de Marc qui, jouant de plusieurs instruments en est le pivot."
Quelle a été votre démarche ? Chacun s'est- il vu assigner une place précise, un rôle défini ? Qu'ont apporté les invités François Rossé, Barre Phillips, Carole Dréant ?
Jean-Marc : "L'intervention de chacun est laissée à sa propre initiative, et à sa discrétion. François Rossé et Barre Phillips, forts de ce genre d'expériences ont répondu de tout leur cœur, avec une belle énergie. Je ne les en remercierai jamais assez. Carole, spontanément, a livré son témoignage, et son décalage s'est révélé exact. Etant de plus la compagne de Marc, le message d'amour a été délivré en direct !"
Marc : "Chacun a la place qu'il a envie d'occuper au moment où il le sent... en étant évidemment toujours à l'écoute de ce qui est proposé, sous le signe de l'échange et du dialogue. C'est une nouvelle histoire qui se construit avec chaque morceau, aucune limite n'est fixée, le seul moteur étant l'imagination, et la réactivité. Ce dont l'auditeur doit faire preuve également..."
Christian : "Il n'y a aucune démarche au préalable ni tentative de se raccrocher de prés ou de loin à un idiome. Quelque chose qui serait trop élitiste ou racoleur. Il s'agit bien là d'impro : c'est l'état d'esprit qui crée la démarche. Ne pas penser à une démarche est la démarche. Barre et François ont contribué à élargir, à repousser nos limites, toujours plus loin d'un rivage devenu de plus en plus incertain. Carole, c'est la cerise sur le gâteau."
Philippe : "Nous ne nous sommes pas vus avant d’enregistrer, et cela a simplifié la rencontre avec François et Barre, renforçant cette impression de "se lâcher", avec un plaisir de la découverte et la grande excitation que ces moments procurent.
La préparation de l'enregistrement a exigé que je me concentre sur mon instrument, j'ai donc travaillé comme pour préparer un concert (technique, son ,vocabulaire...) pour éviter les problèmes d'ordre mécanique et matériel, au moins ceux-là.
Conscient que je ne jouerai rien de prévu, d'automatique, j'ai donc passé beaucoup de temps à réécouter des albums comme : In a silent way, Bitches Brew, le trio Gateway, Afric Simone, et les jingles pub... plus quelques films avec Jean Pierre Bacri, et quelques relectures de Pierre Desproges pour alimenter l'imaginaire.
Je me rends compte que ce qui m'attire le plus dans ce contexte de musique improvisée est de participer à l'élaboration d'une matière sonore improbable et de la faire évoluer de l'intérieur. L'aspect "soliste" ou "Qui fait quoi ?" m'intéresse peu dans ce cas de figure : l'important est de savoir quand une idée est bonne à développer, de savoir la saisir et de s'y tenir autant que possible."
On aime beaucoup l'énergie collective du groupe, sa cohérence : comment s'effectue votre travail, la mise en place ? Comment ont été agencées les différentes plages du disque ?
Jean-marc : "Les différentes plages du disque correspondent pratiquement avec l'ordre chronologique des séances d'enregistrement. Je pense que l'album s'appréhende comme une œuvre littéraire, il est très difficile de dissocier les titres les uns des autres, il est nécessaire d’avoir une heure devant soi pour essayer d'apprécier cette rencontre. Pour la musique, on a essayé un crédo d'Herbie Hancock : "la maîtrise du hasard"."
Marc : "C'est moi qui me suis occupé de la partie montage du CD (agencement et mastering). Au retour du studio, nous avions 6 heures et demi de musique qu'il fallait compiler en 80 mn. Nous nous sommes donc concertés à propos des choix à faire. Et à notre grande surprise, nous avions tous globalement décidé de garder les mêmes plages..."
Christian : "Privilégier l'énergie et le son de groupe est ce qui me semble collectivement le plus important.
Comme on se voit peu, géographie oblige, notre travail consiste à vivre à fond ensemble le temps qui nous est imparti. On joue longtemps, on s'écoute, et surtout on parle beaucoup.
Après l'enregistrement, nous avons chacun fait nos propres choix puis nous les avons comparés. Nous avons mixé en priorité les choix communs puis les coups de cœur. Par la suite, Marc a fait plusieurs montages et après écoute, nous lui avons donné notre aval : le résultat final figure aujourd'hui sur le disque."
Philippe : "Cette énergie est notre moteur, peut-être notre force, nous avons tous beaucoup de choses à dire, et de plus, nous sommes tous des "épidermiques", de vrais émotifs, autant dire que cette énergie a de quoi se nourrir... La cohérence fait partie des choses que l'on ne maîtrise pas totalement même si on la recherche. On peut la matérialiser une fois que l'édifice est construit. Pour moi il n'a pas été simple de choisir les plages définitives de l'album car il y avait matière à en produire un ou deux autres. Même si j'adhère aux choix effectués."
Que procure le travail de l'improvisation ? Pensez vous que l'improvisation libre s'oppose à la composition ? Comment vous situez-vous par rapport à la musique écrite et improvisée ?
Jean-Marc : "Le plaisir qu'il provoque est à la mesure des déceptions qu'il peut engendrer. C'est la vie, je pense que composition et improvisation sont des vases communiquants."
Marc : "Comme Jean Marc, je pense que les deux sont inséparables ! La composition naît forcément d'une impro."
Christian : "L'impro, c'est comme skier hors piste, à la fois jubilatoire et dangereux. On passe de l'euphorie au doute et on peut se perdre, errer, pour finalement retomber sur une piste balisée, la quitter de nouveau juste pour le fun, les sensations fortes, pour voir où ça mène. On tente aussi de finir le parcours sans dommages.
La musique écrite fixe un cadre et des règles précises, avec lesquelles il faut composer. L'idéal de l'un étant la scène pour sa dimension dramaturgique et intemporelle, l'idéal de l'autre étant le disque en matière de témoignage."
Philippe : "J'éprouve un sentiment paradoxal : on se sent à la fois seul et en même temps responsable d'un édifice collectif. L'improvisation me donne le vertige (peur du vide ou du trop plein, peur de n'avoir rien à dire ou à proposer), et pourtant d'un autre côté, je ne me suis rarement senti aussi proche de la musique et des personnes avec qui je joue : tout semble fonctionner à l'image de la vie, avec tous les sentiments et les émotions qui en font partie.
En outre, après avoir pratiqué de la musique improvisée, je reste quelque temps dans un état de perception à caractère musical : les bruits environnants s'articulent comme si tout était orchestré, mais cela ne dure hélas pas suffisamment pour pouvoir repiquer les plans.
Par contre, le travail d'écriture ou de composition me demande de passer beaucoup de temps sur les choses, d'effectuer un travail de recherche dans lequel j'aime faire fonctionner l'imaginaire, tout en laissant mûrir une idée, en réfléchissant aux musiciens. Quand on improvise, on est tout simplement dans le même espace-temps."
Pouvez- vous raconter une de vos plus belle expériences musicales ?
Jean-Marc : "Voilà sept questions que j’en parle !"
Marc : "MIKAPTOJAM en est une; et le groupe que j'avais formé il y a quelques années U MAN (également avec Jean- Marc).
La ligne de basse que Matt Garrison m'a envoyé par le net il y a quelque temps pour l'un des morceaux de mon prochain album a été une très belle expérience programmée à distance, mais les moyens informatiques mis à notre disposition permettent parfois le "frisson"."
Christian : "Mes plus belles expériences musicales se résument en un mot : la communion.
Communion avec le lieu, le public, le groupe, la musique, tous ces moments où l'on a l'impression de remplir pleinement notre fonction qui est celle de se livrer entièrement, afin de procurer des sensations et pourquoi pas du plaisir à un auditoire qui ne vous connaît pas forcement, qui ne sait même pas au départ ce que vous faites. C'est à ces expériences-là que je me réfère lorsque je désespère de pouvoir continuer. Je ne pourrai les citer toutes car elles sont trop intimes et n'ont de sens que pour celle et celui qui les vivent à un instant t. En tous cas, rien qui ne puisse se référer à une quelconque "carte postale" du musicien avec tout le tralala."
Philippe : "Chaque fois que l'occasion de jouer un projet qui me tient à cœur s'est présentée..."
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