"Il y a maintenant plus de dix ans que Stephan Oliva n'a plus interprété sa propre musique. Investi -sans pour autant perdre son identité poétique ni sa créativité- dans des projets sur des figures qui ont marqué
son histoire musicale personnelle tels Bill Evans, Lennie Tristano, Paul Motian ou la musique de cinéma, il a toujours continué d'écrire. Tournant d'importance dans sa carrière, la musique originale d'"Itinéraire imaginaire" écrite pour cette nouvelle formation en quintet est issue avant tout du désir de renouer avec son univers le plus intime."
Texte de présentation de l'album 'Itinéraire imaginaire'
Retour sur la discographie de Stephan Oliva
"J'ai commencé le métier en réalisant mes propres musiques. Puis, pour m'oxygéner, j'ai ressenti le besoin d'aller voir ailleurs, de ne pas m'enfermer, d'éviter le piège qui consiste à jouer ses propres compositions et à monter des groupes autour de sa propre musique. Au final, j'ai enchaîné une succession de projets passionnants mais j'ai toujours gardé contact avec la composition pour ne pas perdre le fil de ma propre histoire musicale."
La question se posait ainsi : comment jouer autre chose sans se replier sur les standards ?
"Avec Bruno Chevillon (que je connais depuis dix-huit ans), on a fini par mettre au point une solution : jouer de la musique écrite par d'autres musiciens au travers d'un véritable projet. Afin de jouer différemment, non pour intellectualiser la chose, mais pour se ressourcer, en restant autant créatif . S'obliger ainsi à revisiter une musique aimée qui appartient à d'autres, à passer par le filtre d'une écriture qui n'est pas la sienne."
Et l'aventure a commencé avec Jade Visions (réédité chez Universal) avec François Merville et Bruno Chevillon sur l'univers musical de Bill Evans.
"C'était un projet dangereux mais qui avait un sens. Mon premier concert jazz, déterminant en un sens, fut celui en 1980 à Montreal de Bill Evans avec son dernier trio : j'étais tout près de lui, à la fois fasciné et abasourdi. Quelle révélation pour un jeune musicien, pianiste de surcroît !
Quant à Bruno, il a appris à jouer de la contrebasse jazz sur les disques de Bill Evans avec Marc Johnson ; quant à La Faro bien sûr il est resté la référence, le maître.
Cela a donc été facile de nous déterminer autour de l'idée de rejouer Bill Evans au travers des disques et concerts qui nous avaient marqué, des thèmes comme RePerson I Knew."
Le travail avec Paul Motian, la suite logique du projet sur Bill Evans :
"Puis on a décidé de rebondir sur la personnalité extraordinaire de Paul Motian, un créateur incroyable. Bruno l'a rencontré à Lyon à La Tour Rose lors d'un concert d'Enrico Pieranunzi et lui a proposé une rencontre musicale sur son propre répertoire. Il a accepté : ayant entendu Jade Visions dont il avait apprécié quelques titres, il a bien voulu jouer avec nous, c'était à Coutances pour le festival de jazz en 1997et ainsi deux disques ont suivi Fantasm et Intérieur Nuit."
La musique de films
"J'ai pris goût à ce genre de projets, j'ai donc continué et le suivant concernait cette fois les musiques de films (je suis passionné de cinéma). C'est Jean-Jacques Pussiau pour le label Owl qui m'a proposé l'idée : se réapproprier des musiques de films, c'était encore une façon de sortir du cadre et de respirer une bouffée d'air pur. Je n'ai pas pris les standards comme My funny Valentine, Laura, Spartacus (du film de Kubrick) dont j’adore au passage la version de Marc Copland dans Poetic Motion. Spartacus je l'avais repris dans Jade Visions, car Bill Evans avait joué ce thème aussi."
Jazz'n (E)motion Rca Victor / BMG
"J'ai fait une sélection parmi mes films préférés puis j'ai décidé d'en faire mon propre commentaire de "spectateur musicien" illustrant ainsi "L'état des choses" de Wenders, "India song" d'après Carlos d'Alessio, "Rosemary's baby", le thème en spirale de "Vertigo", "Miracle en Alabama", le "Mépris", le motif de la boite à musique de "Casanova", la valse du "Paradis perdu" d'Abel Gance...
Je suis toujours attiré par la thématique des films et des musiques de films, c'est un formidable sujet. J'ai joué en direct à l'écran pour la projection de Lulu de G.W PABST en mars à Besançon et dernièrement, j'ai eu le plaisir de travailler sur le film de Jacques Maillot Froid comme l'été pour ARTE (prix Italia du meilleur film européen). Le morceau repris dans Itinéraire imaginaire est Cécile seule..."
La période Tristano et la rencontre avec Sketch
"Puis est venue la période TRISTANO avec un double projet, celui en duo avec François Raulin pour le label Emouvance, qui s'est développé avec la rencontre avec Philippe Ghielmetti et Sketch pour les Variations en septet autour de la musique de Lennie Tristano, une formidable expérience. Qui nous a donné envie de poursuivre mais différemment..."
Retour aux sources
"Pour comprendre ce retour à la musique que j’écris, il faut revenir sur quelques points de mon histoire personnelle.
A huit ans, je jouais sur un petit harmonium que j'installais dans la cage d'escalier, je m'imaginais que c'était un orgue d'église, les barreaux de l'escalier, la cage de résonance formaient le décor de circonstance... J'avais des numéros écrits sur les touches de mon orgue et je me mettais à écrire, passionné de composition, improvisant naturellement des morceaux. JE VOULAIS ETRE COMPOSITEUR. Et je ne connaissais alors aucune musique en particulier.
J'ai commencé à faire du jazz vers 19 ans, et pour moi c'était revenir à quelque chose que je faisais presque naturellement, la parenthèse classique m'ayant permis d'apprendre la technique pour la dominer .
Jouer ma musique c'est donc revenir à la source. Quand je suis l'auteur de la composition sur laquelle on improvise, c'est la musique naturelle que j'ai en moi, sans qu'elle soit référencée à quoi que ce soit.
Avec Paul Motian aussi, j'ai eu le sentiment de retrouver les premières musiques que j'avais jouées dans ma vie, une sensation étrange et passionnante."
Le projet d'Itinéraire imaginaire :
"On s'est dit avec Philippe (Ghielmetti) qu'il fallait faire autrement, et on s'est focalisé sur cette idée : ne pas venir en studio avec un programme plus ou moins défini que l'on enregistre, et réfléchir ensuite à l'ordre des morceaux. Il nous semblait important de créer une autre dynamique, d'enregistrer avec une vision très claire de la musique : dans le cas présent, j'ai pensé à une suite entière. Mon projet consiste à retrouver la musique qui me semble naturelle aujourd'hui en 2004, avec mon expérience de l'improvisation, tout en fermant le moins de portes possibles. Je veux laisser les musiciens s'exprimer à leur aise, donner le meilleur d'eux mêmes.
Sans aucune barrière stylistique, le disque est conçu comme une suite en deux mouvements. Plutôt qu'une succession de titres assemblés en un ordre aléatoire, sa construction s'inspire de celle du romanesque littéraire.
Cette musique est entièrement "imaginée", je me suis placé dans la position du metteur en scène qui écrit et se projette intérieurement son film. Puis est venu le temps de la réalisation, et à l'enregistrement j'ai dirigé les musiciens comme des acteurs, les laissant improviser et enrichir l'itinéraire de la musique en se l'appropriant...
Les différentes pièces font référence à des figures géométriques, à des notions un peu étranges "cercle ouvert", "partance immobile", "résonance d'un silence" : un goüt du "paradoxe" qui est d'ailleurs le titre d'une pièce, des oppositions."
Pourquoi cette formation en quintet ?
"On a tourné en quartet en Finlande en mars 2002 avec Matthieu Donarier (saxophone, clarinette), Guillaume Séguron (contrebasse), Jean-Pierre Jullian, batterie). Le quartet est une formation plus classique : un soufflant en position de soliste et le trio comme section rythmique. Le choix du quintet permet de bousculer ce rapport classique, ce qu'avait déjà compris Miles quand il donnait à Coltrane le rôle de l'élément perturbateur. Toutes proportions gardées, c'est la place qu'occupe ici le clarinettiste Jean Marc Foltz qui vient du contemporain.
Le quintet est la solution qui autorise de multiples variations, toute sortes de combinaisons : j'ai cherché à obtenir une suite très structurée balisée de façon cohérente par l'écriture, où l'on intègrerait de l'improvisation, fruit des divers alliages sonores.
Matthieu Donarier faisait déjà partie du quartet il y a deux ans, je connaissais Jean Marc depuis notre participation commune au Grand Louzadzak de Claude Tchamitchian, formation qui nous a entraîné à faire beaucoup de concerts ensemble.
Quant à Nicolas Larmignat, j'ai eu le désir de renouveller par des musiciens plus jeunes l'esprit du groupe. C'est ce que font régulièrement Henri Texier, Daniel Humair ou Aldo Romano et ainsi leur musique ne se fige pas. Ce sang neuf apporte une énergie nouvelle, un authentique renouvellement, et aussi une mise en danger : il faut aussi accepter qu'il y ait des choses qui marchent moins bien et d'autres mieux.
Le choix des musiciens est donc très étudié. Matthieu a toujours plein d'idées, avec lui, il faut que ça bouge. Jean Marc, même s'il est encore très jeune, est un musicien chevronné en classique et contemporain qui aime prendre des risques : il a la fonction musicale stylistique d'ouvrir, de "dégager" vers autre chose. Quant à Nicolas, il représente la nouvelle génération dans l'orchestre, la nouvelle école des batteurs, celle des mutants, il a la précision d’unEchampard et une belle énergie... C'était aussi un cap, la "nouvelle vague" dans l'orchestre..."
As-tu rencontré des difficultés particulières lors de l'enregistrement ?
"Au studio, on était dans la création. C'est-à-dire que je ne voulais pas tomber dans le piège de l'écriture que suivrait des interprètes. Je voulais comme donnée absolue que les autres membres du quintet connaissent bien les morceaux et arrivent à se faire plaisir. Donc, c'est ce qui s'est passé pour un morceau, on a attendu jusqu'à ce que le groupe ressente véritablement la musique. D'où une part d'aléatoire, des surprises... C'est aussi un orchestre qui n'a pas beaucoup joué, on avait fait seulement quelques répétitions avant l'enregistrement et un concert au festival du Mans."
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