Un autre point qui semble te tenir à coeur : la professionnalisation des jeunes musiciens...
Jean-Paul : "C'est vrai qu'on assiste à une prolifération de très bons musiciens et que par contre ça ne suit pas au niveau infrastructure. Il n'y a pas eu multiplication des lieux de diffusions pour permettre d'éponger ce trop plein d'énergie et de créativité. Malheureusement, les scènes on les connaît, ce sont les mêmes depuis une dizaine d'années et il y en a plus qui sont en train de disparaître que des nouvelles qui se créent, en tout cas du moins pour ce champs musical là. Donc cela me parait très important de donner à ces jeunes musiciens le maximum de chances et de qualité pour leur permettre d'affronter un peu la difficulté que représente d'arriver à vivre de sa musique. Ce qui veut dire que non seulement on essaye de les aguerrir au plan strictement musical mais qu'on leur donne aussi un certain nombre de conseils et d'informations au plan de la législation, de l'administration, de la conceptualisation d'un dossier pour présenter leur travail, de la constitution d'une maquette de démonstration et puis on les aide à trouver des concerts aussi. Parce que le fait d'être en réseau, par exemple au sein de la Fédération des Scènes de Jazz, nous permet de proposer, à d'autres structures équivalentes, un groupe dont on sait qu'il commence vraiment à avoir des qualités qui lui permette d'être exportable. Par exemple, il arrive fréquemment que le Petit Faucheux m'envoie un groupe de Tours et que moi je lui envoie un groupe d'ici. Cela permet aux gens de sortir de la région, d'aller se confronter à d'autres scènes et de gagner en expérience."
L'Ajmi est aussi initiatrice de nombreuses créations...
Jean-Paul : "Il y a tout le temps des créations, parce qu'on a énormément de musiciens qui travaillent chez nous, qui utilisent nos locaux comme lieu de répétition et parfois des répertoires se constituent, des groupes se créent... et il nous arrive du coup, quand on sent qu'ils sont prêts, de les programmer et de les proposer au public.
Puis il y a des créations qu'on impulse parce qu'on a une envie ou qu'un musicien a un projet particulier... donc on met tout en forme pour trouver des moyens qui leurs permettent de répéter dans des bonnes conditions, d'avoir parfois des répétitions rémunérées et puis de présenter leur travail sur scène, voire de les enregistrer. La plupart des albums qu'on a édité sont le résultat de ces créations importantes.
Cette année, il y en a plusieurs qui vont entrer en chantier. Il y a par exemple René Bottlang, dont on a sorti le solo et le trio, qui va travailler maintenant sur un orchestre de dix musiciens. Ca sera l'objet d'une résidence sur toute l'année 2005. L'orchestre va donc répéter régulièrement chez nous jusqu'à ce qu'il soit prêt et qu'on le propose en concert.
Il y a également un projet qui va tourner autour de la chanteuse Laure Donnat, qui devrait faire une résidence au lycée Benoît de l'Isle sur Sorgue -comme on avait fait l'an dernier avec le groupe Plein Air.
On a aussi un projet de création avec Alex Grillo, qui va travailler -à partir de la fin 2005- un peu sur le même principe que René Bottlang, avec un orchestre d'une dizaine de musiciens, sur un travail autour des compositions de Steve Lacy.
Et il y aura la création d'un trio de la pianiste Perrine Mansuy..."
Pour en revenir à la production phonographique, l'Ajmi a aussi créé son label, AjmiSeries...
Jean-Paul : "Oui. On a trois albums qui vont être commercialisés fin janvier 2005. Les trois disques sont prêts, mais on a voulu cette fois, se donner le temps de bien les distribuer et de bien les mettre en place, de bien les donner à tous les responsables de media ou de journaux spécialisées pour que lorsqu'on parle de ces disques, ils soient effectivement disponibles chez les disquaires. Ce sont d'ailleurs le résultat de trois créations :
"Trilongo" de René Bottlang, son nouveau trio créé en janvier dernier à l'Ajmi, avec Guillaume Séguron à la contrebasse et Samuel Silvant à la batterie
"Sophisticated Ladies", encore un trio crée l'année précédente, qui réunit Jean-Luc Cappozzo à la trompette, Jean-Luc Ponthieux à la contrebasse et Rémi Charmasson à la guitare
Et "Eau Forte", une autre création faite l'an dernier, qui réunit deux musiciennes : Michèle Véronique au violon et Agnès Binet à l'accordéon avec deux membres de l'Arfi : Jean Bolcato à la contrebasse et Christian Rollet à la batterie.
Depuis la création d'AjmiSeries en 2001, on aura tenu à peu près le rythme de trois albums par an. On est assez content et la première série va en fait s'achever avec ces trois albums.
Ensuite, on va remanier légèrement le graphisme à partir de l'album suivant qui devrait être la création faite l'an dernier du quartet franco-américain réunissant André Jaume, Rémi Charmasson, Drew Gress et Tom Rainey."
Tu es directeur artistique de l'Ajmi, collectionneur de disques, journaliste, conférencier, co-fondateur et vice-président de la Fédération des Scènes de Jazz, programmateur du festival d'Arles, président des Allumés du jazz... D'où te viens cette passion pour le jazz ?
Jean-Paul :? "Je suis tombé dedans tout petit et je n'en suis plus sorti. C'est vrai que j'ai commencé très tôt, je devais avoir 11-12 ans. J'ai eu la chance de passer mes vacances à Cannes, sur la Côte d'Azur et j'avais une cousine un peu plus âgée que moi qui allait au festival d'Antibes. Comme à l'époque elle avait en charge de me surveiller, elle m'amenait à différents concerts : Ray Charles, Fats Domino, Count Basie et les grands trucs classiques. Le premier concert que j'ai vu, c'est Dizzy Gillespie et ça m'a vraiment marqué. Par contre, rétrospectivement, je sais que j'ai loupé Eric Dolphy, John Coltrane, tous les concerts un peu d'avant garde parce que ce n'était pas sa tasse de thé. Mais ça ne fait rien, le ver était dans le fruit ! Et depuis, je n'ai pas arrêté.
Après, c'est vrai que j'ai été étudiant, que j'ai fait un autre travail pendant très longtemps, mais le jazz, avec la création de l'Ajmi, a pris de plus en plus de place dans ma vie. Par ailleurs, j'étais collectionneur et j'ai accumulé une masse d'information et de documents sur cette musique. A un moment il a fallu que je choisisse parce que j'avais vraiment des problèmes de santé et je ne pouvais plus assurer et mon travail professionnel et un deuxième emploi à temps plein à l'Ajmi.
C'est tombé quand le ministère avait volonté de professionnaliser les structures de diffusion. Il souhaitait qu'à la direction de ces structures il y ait quelqu'un de permanent et quand on m'a donné l'assurance qu'il y aurait les moyens pour un poste, je me suis salarié à l'Ajmi et j'ai laissé tomber mon autre activité.
Cela fait trois ans que je suis à temps plein à l'Ajmi et depuis, je me retrouve dans toutes les aventures qui concernent la diffusion.
La Fédération des Scènes de Jazz a été constituée en 1996. On était six lieux spécialisés jazz à être inclus dans le processus SMAC (Scène de Musiques Actuelles) et comme on tenait à préserver notre spécificité jazz, on a fondé la fédération pour avoir un peu une ligne commune. Elle regroupe aujourd'hui 25 lieux.
La mise en chantier de la production phonographique et du label AjmiSeries m'a fait m'intéresser de beaucoup plus près au problème de la distribution et de la ventilation des disques. J'ai alors adhéré aux Allumés du Jazz, une structure qui réunissait à l'époque une quarantaine de labels indépendants. Je suis arrivé au moment où il y avait un petit peu crise de cette structure. Cela me paraissait très important de la garder, de la maintenir dans le contexte économique qu'on est en train de traverser : la crise grave que traverse le secteur disque. On se rend compte que le secteur des indépendants souffre paradoxalement moins que les majors et qu'il y a peut-être là des solutions à creuser et à développer. Donc j'étais d'accord pour prendre la présidence des Allumés du Jazz. On travaille d'ailleurs à la tenue d'un forum sur Avignon, les 9 et 10 décembre 2004, autour de la crise du disque et des moyens possibles de rebondir, où seront conviés à peu près tous les représentants de la profession : des majors aux indépendants, des musiciens aux distributeurs, les médias... pour vraiment qu'on se rencontre une bonne fois tous ensemble pour parler de cette problématique."
Le mot pour la fin...
Jean-Paul : "Ce qui me parait très important, c'est de travailler sur la diversité. Je crois que le système libéral est complètement essoufflé. Il arrive en bout de course, tout va imploser et il va falloir travailler sur des cases beaucoup plus diverses, beaucoup plus éclatées , beaucoup plus petites. Je crois que le travail de proximité va être de plus en plus important, parce que les majors l'ont laissé tombé depuis très longtemps -ça n'a absolument aucune rentabilité pour eux de travailler sur des points de vente où on peut vendre dix disques alors que pour nous indépendants, c'est vraiment important.
Il y a donc des échelles, qui je pense vont être un petit peu remises en question et je crois que c'est bien qu'on soit opérationnel maintenant pour pouvoir répondre.
De toute façon, je n'ai jamais supporté et je ne supporterai jamais de m'aligner sur des normes qui me sont imposées strictement par des raisons commerciales.
C'est une atteinte à ma liberté individuelle que je trouve vraiment insupportable ! C'est épidermique, donc j'ai toujours fonctionné comme ça, à titre personnel, en me mettant relativement en marge des systèmes, mais tout en regardant de près comment ils fonctionnent. Je pense qu'il faut être idéaliste mais lucide !"
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